La vie, c’est comme une boîte de chocolats.Et dans l’hôtellerie, tout dépend de qui vous tend la boîte.
- 13 mai
- 6 min de lecture
Par Oliver Steuermann · Hôtelier de naissance et de famille · Président du Cercle des Hôteliers Francophones · Fondateur de Koavaa Hospitality et co-créateur du projet Altavolta Invest

Forrest Gump disait ça avec la candeur de quelqu’un qui vient d’inventer la philosophie. Sa mère lui avait appris que la vie réserve des surprises — bonnes ou mauvaises — et qu’on ne sait jamais ce qu’on va trouver. J’ai mis 59 ans à comprendre que cette phrase ne parle pas vraiment du hasard — ça a été long, peut-être ma suissitude… Elle parle de entre autre de confiance.
J’ai ouvert la mienne à 9 ans. Les mains dans un sac de pommes de terre à éplucher, dans le local à ski des centres de vacances de mes parents. Personne ne m’avait demandé si j’avais envie d’être là. C’était la famille. On aidait, moi comme ma sœur d’ailleurs. Et moi, sans le savoir, je découvrais le premier chocolat d’une boîte qui allait s’avérer extraordinairement riche.
Mon grand-père avait Le Fin Bec à Mâcon — une de ces tables à la Gabin, pas pour la carte, mais pour ce quelque chose d’indéfinissable qui fait qu’on s’y sent chez soi dès la première fois. La confiance, déjà, s’installait dans l’air avant même qu’on soit assis. Mes parents, eux, avaient bâti un groupe de centres de vacances — Morgins, Crans-Montana, Villars-sur-Ollon et bien d’autres. Ces espaces hors du temps où des familles du monde entier venaient se retrouver, souffler, lâcher prise. Des centres qui sont devenus, par la suite, des hôtels. L’hôtellerie n’est pas ce que j’ai choisi un matin devant une feuille d’orientation. C’est ce que je suis — dans les gènes, dans les réflexes, dans cette façon naturelle de lire une salle et de sentir ce dont les gens ont besoin avant même qu’ils l’expriment.
Mais ce que cette période m’a vraiment donné, ce sont les autres enfants. J’embrasse fort celles et ceux qui me lisent et qui ont été mon carburant. Des fils de hauts fonctionnaires, d’avocats, de banquiers privés. Des filles de femmes à la tête de sociétés et de fonds à Genève, Paris, Londres, New York ou au Brésil. Des familles dont les noms circulaient discrètement dans les cercles de la finance mondiale, de l’industrie, de la politique, du showbiz. Nous, on était des gosses. On jouait, le jour comme la nuit, on s’en fichait complètement. Ce qu’on ne savait pas, c’est que ces amitiés allaient traverser le temps — et devenir l’un des réseaux de confiance les plus solides qui soit. Celui qu’on ne choisit pas, qu’on ne construit pas stratégiquement, mais qui existe parce qu’il a commencé avant même qu’on sache ce que ces mots voulaient dire.
Voilà la vraie différence entre quelqu’un qui entre dans l’hôtellerie à 25 ans et quelqu’un qui y est né. L’un construit un réseau de métier — solide, précieux, professionnel. L’autre arrive à 25 ans avec déjà un quart de siècle de liens humains tissés dans la confiance, avant même de savoir ce qu’est un taux d’occupation.
· · ·
La vie a continué d’enrichir la boîte. La formation en école de commerce et hôtelière en Suisse, l’armée dans une troupe d’état-major général où la confiance est une discipline, pas une valeur affichée. Puis l’entrepreneuriat — la première société de plats cuisinés sous vide en Suisse dans les années 90, un groupe de churrascarias Rodizio aux côtés d’un génie de la restauration parti trop tôt, un groupe d’hôtels de charme à Paris où ma mission était de fédérer des indépendants à travers l’Europe, une société tech hôtelière revendue à un acteur majeur du tourisme européen. Et des années d’advisory auprès de Palaces et de grands groupes comme Kempinski, où j’ai confirmé une conviction : le vrai luxe dans ce métier, c’est la confiance qu’on vous accorde. Chocolat après chocolat, la boîte devenait de plus en plus unique.
· · ·
Aujourd’hui, il y a Koavaa Hospitality — ma société suisse, des établissements familiaux de montagne que je gère avec l’attachement qu’on réserve aux choses qu’on a vues grandir. Et il y a Alta Volta Invest, co-créée avec un ami vrai — de ceux qu’on ne choisit pas pour leurs compétences mais pour ce qu’ils sont, et qui se trouvent aussi avoir les compétences (certes supporter du PSG, personne n’est parfait…). Un projet d’acquisition patrimoniale dans l’hôtellerie européenne, dédié à des maisons qui racontent quelque chose — l’identité d’un lieu, la mémoire d’un territoire. Pas des hôtels interchangeables. Des maisons avec une âme. Et accessoirement, rentables.
· · ·
Dans les dîners, les tête-à-tête, les couloirs de congrès, j’ai commencé à entendre la même histoire avec une constance qui m’a progressivement frappé. Des investisseurs aguerris, des entrepreneurs qui avaient réussi ailleurs — tous me racontaient comment ils avaient voulu entrer dans l’hôtellerie et avaient vu quelque chose se casser en chemin. Mais sans le réseau vrai. Sans la connaissance du terrain. Sans cette capacité à distinguer une opportunité solide d’un piège habilement emballé.
Ce qui se casse dans ces cas-là, ce n’est jamais vraiment réparable. Ce n’est pas la trésorerie. Ce n’est pas le bilan. C’est la confiance.
Ce n’était pas une question de malchance. C’était une question d’accès — aux bonnes personnes, aux bonnes portes. Celles qui connaissent ce secteur depuis l’intérieur, depuis l’enfance, depuis les cuisines et les locaux à ski et les réceptions à 6 heures du matin.
C’est de là qu’est né un cercle de confiance. Le Cercle des Hôteliers Francophones Indépendants n’est pas une association de plus, pas un syndicat, pas une centrale d’achats. C’est un espace sélectif où la confiance n’est pas un mot sur une plaquette, mais une réalité qu’on construit, qu’on protège et qu’on mérite. On n’y entre pas sur simple demande — on y entre parce qu’on partage une éthique, parce qu’on a été coopté par des gens qui vous connaissent vraiment, et parce que chaque nouveau membre engage la réputation de ceux qui l’ont recommandé. Aujourd’hui, plus de 740 propriétaires, environ 2 400 hôtels à travers la francophonie.
La semaine dernière, à Paris, la boîte s’est ouverte d’une façon particulièrement belle. Après un webinaire préparatoire, le Cercle a réuni près de 30 hôteliers, partenaires, investisseurs porteurs de projets pour des rendez-vous en tête-à-tête — des conversations vraies, sans plaquette, sur les sujets qui tiennent le secteur éveillé la nuit : booster son hôtel, le transmettre, l’acquérir, le financer. Trente chocolats différents, trente histoires, trente preuves que les besoins du secteur sont réels et que les bonnes réponses ne viennent pas d’une étude de marché — elles viennent de gens qui se font confiance. Chacun repart orienté vers les partenaires les plus adaptés à sa situation.
Tout le monde a un parcours. Je ne prétends pas être une exception. Mais la communication est une chose, le paraître en est une autre. Les vrais contacts et le savoir — construits dans la durée, dans la confiance, dans les situations partagées — valent infiniment plus que le meilleur des réseaux affichés. On peut avoir 30 000 connexions LinkedIn et personne qui décroche vraiment. On peut aussi avoir un carnet plus modeste, et des gens qui ouvrent une porte parce que votre seul nom suffit. Dans un monde où les crises s’enchainent — guerres, tensions géopolitiques, marchés qui sur-réagissent — cette capacité à obtenir une réponse vraie plutôt qu’un communiqué n’est pas un luxe. C’est une nécessité. L’hôtel vide ou plein reste la photographie la plus honnête de ce que traverse une région.
· · ·
L’hôtellerie est pour moi un sacerdoce. Une vocation héritée, cultivée, choisie à nouveau chaque matin. Ce métier mérite des espaces où la confiance n’est pas un argument de vente, mais le socle de tout ce qu’on construit ensemble.
Forrest Gump avait raison. La vie, c’est comme une boîte de chocolats. Mais la saveur de chaque chocolat dépend entièrement de la main qui vous tend la boîte. Certaines s’ouvrent facilement, avec de belles promesses et des emballages soignés. D’autres prennent du temps — parce qu’elles ont été construites différemment, avec plus de soin, et la conviction que les meilleures choses ne se distribuent pas à tout le monde.
Peut-être que vous cherchez encore votre boîte. Peut-être que vous avez mordu dans un chocolat qui ne ressemblait pas à ce qu’on vous avait promis. Dans tous les cas — la conversation reste ouverte. 🍫
Et vous — si votre parcours était une boîte de chocolats, quel est le chocolat qui vous a le plus surpris ? Je lis chaque commentaire.
Avant de signer : personne ne construit quoi que ce soit seul. J’ai eu la chance de croiser des gens qui m’ont guidé, bousculé, inspiré — souvent sans même le savoir. Ceux qui m’ont montré comment tenir debout. Ceux qui ont dit oui quand ce n’était pas raisonnable. Les mentors discrets que la vie place au bon endroit au bon moment. Et la famille, qui a supporté les absences, les projets fous, les matins trop tôt — et fait semblant de trouver ça normal. Vous savez qui vous êtes. Merci. Vraiment.
Oliver Steuermann
Hôtelier de naissance et de famille
Président du Cercle des Hôteliers Francophones
Fondateur de Koavaa Hospitality Co-créateur du projet Altavolta Invest

_edited.png)



Commentaires